De temps à autres, la plupart du temps pour d'obscures raisons, il arrive que nous nous forcions à agir sans que le jeu en vaille véritablement la chandelle. On s'embarque dans une galère dont on sent qu'elle n'aboutira au final qu'à une amère déception dans le meilleur des cas, et on rame, aveuglément, sans même prendre le temps d'analyser l'énormité du gâchis que l'on s'apprête à mettre en place. Peut être devrait on réfléchir plus souvent avant d'agir. A titre d'exemple, souvenons nous de la douloureuse épopée nocturne de Robert Janvier.
Robert Janvier n'est pas exactement ce que l'on pourrait appeler un boy scout, sans que cela fasse de lui une ordure pour autant. Quand il voit une petite vieille hésiter à traverser la rue, il ne va pas l'aider, mais il ne la pousse pas non plus sous les roues du trente six tonnes qui passe par là à cet instant précis. Non, Robert se contente simplement de se dandiner avec nonchalance pour rejoindre le trottoir d'en face. Robert est un monsieur tout le monde comme nous en croisons tous les matins dans le miroir de la salle de bains. Et comme tous les monsieurs tout le monde du monde, Robert va se prendre une bonne mufflée au bar du coin le vendredi soir pour célébrer comme il se doit le début du week end tant attendu. Et qui pourrait bien le lui reprocher après tout? Comme cela à déjà été établi quelques lignes plus haut, Robert n'est pas très différent de vous ou moi, et après quelques godets de Poliakov pomme et huit long mois de solitude ponctués d'incessantes séances de masturbation, son esprit s'échauffe et l'envie de ramener à la maison un petit coup d'un soir se fait sentir. Soyons vernaculaires, Robert a faim et ce soir une petite chanceuse aura le droit à une performance moite et sordide aux relents de vodka bon marché, qu'on se le dise. Notre héros ordinaire scanne le troquet de son regard torve de félin neurasthénique, les sens en alerte. La victime du jour s'appelle Sandrine Basquiet, 35 ans, 80 kilos, secrétaire consciencieuse et appréciée de son employeur, un éminent proctologue; divorcée depuis peu, Sandrine aime le karaoké, les films affichant Julia Roberts au casting, les longues ballades cartes postales en bord de mer au soleil couchant avec pull autour du cou réglementaire et l'½uvre tardive de Gilbert Montagné. S'il était encore besoin de le préciser au sortir de ce résumé aussi déprimant qu'exhaustif de sa vie, Sandrine est ronde comme une queue de pelle en ce soir d'octobre, et si désespérément seule qu'elle acceptera de partager sa couche avec le premier queutard venu, rôle que tiendra volontiers Robert, notre playboy des comptoirs. Nos deux âmes en peine taillent un moment le bout de gras, leurs propos d'ivrognes résonnant encore sur les pavés ruisselants des nuits d'automne à la sortie du bar quelques heures plus tard. Robert est sûr de prendre du bon temps, son plan parfaitement huilé s'est déroulé sans accroc et il goûtera ce soir à la chair molle et triste du gibier rudement traqué. On verra bien demain pour le reste. Oui mais voilà, demain arrive toujours plus tôt qu'on ne pourrait l'imaginer, et lorsqu'il ouvre les yeux, Robert doit faire face à un passé pas si simple que ça. Sueur, stupeur, nausée et regrets assaillent notre homme. Notre improbable Casanova sait ce qu'il a fait, et s'il prétend ne pas s'en rappeler, Sandrine se fera très certainement un plaisir de lui rafraîchir la mémoire avant d'utiliser sa salle de bains sans se soucier de laisser un peu d'eau chaude au suivant ou de nettoyer derrière elle. Rassurez vous, Robert s'en tirera à bon compte, car malgré toute la sympathie que nous avons pour lui, il faut bien avouer que notre ami n'est pas nécessairement plus agréable à regarder ni à écouter que sa conquête de la veille, et cette dernière aura tôt fait de quitter sans regrets le meublé où elle a passé la nuit, honteuse et dégoûtée d'elle même. C'est une fin comme on les aime non? Pas de victoire, encore moins de morale dans tout ça, simplement un type comme les autres avec une gueule de bois comme il n'en avait encore jamais connu qui fouille le fond de la poubelle à la recherche d'un emballage de préservatif pour savoir s'il doit prendre rendez vous au centre de dépistage du coin. Aaaaah Robert, Robert, Robert...